mardi 31 mars 2009

La Vie nouvelle - Alraune

« c’est à l’aide de ces clés que Notre-Dame des Larmes pénètre, intruse, spectrale, dans la chambre de ceux qui ne dorment pas »
Thomas de Quincey, Levana et nos Notre-Dame des Tristesses

Nous ne saurons rien du corps que transporte Boyan, de cette jeune fille qui deviendra Mélania. Se trouvait-elle dans l’humanité nue du marché aux esclaves ? Etait-ce la compagne de Boyan ? L’a-t-elle implorée, en lui disant : « fais de moi ta semblable » ? 

1. La Mandragore




La Mandragore, cette racine à forme humaine, naît d’une terre fécondée par la semence d’un pendu. Le sorcier qui désire posséder une Mandragore doit tout d’abord tracer trois cercles concentriques autour de la racine ; placer une pure jeune fille l’intérieur des cercles pour tromper la vigilance de la Mandragore ; extraire la racine en la nouant à la laisse d’un chien noir. Car les hurlements de la Mandragore rendraient fou l’imprudent qui l’arracherait lui-même. On prête des vertus aphrodisiaques et hallucinogènes à la Mandragore, appelée aussi« Plante de Circé la Magicienne », la prêtresse qui transformait en bêtes les compagnons d’Ulysse. Qu’est-ce alors que la Mandragore sinon le noué entre le désir humain et l'attraction (au sens propre) animale mais aussi maléfique puisque le chien noir est l’une des apparences de Satan. 
Mélania est cette Mandragore que Boyan tire d’une terre stérile que seul le crime peut féconder. Le sorcier tranche les cheveux de Mélania comme on sculpte un objet d’envoûtement et de pouvoir. La lame sépare Mélania de son humanité mais la relie à tous ses devenirs. C’est le couteau de Jack l’éventreur qui la renvoie à la chair prostituée et meurtrie, et en fait une sœur de Loulou. Le couteau appartient aussi au Wildermann, l’homme des forets, qui tranche les cheveux comme les poils d’une bête et incline Mélania vers son destin animal. Dans l’élaboration d’un sortilège, rien n’est laissé aux hasard. Tout est affaire d’alliances entre les pulsions qui s’entraînent les unes les autres, comme l’engrenage d’un automate infernal. Après que le « client français » ait arraché à Mélania ses derniers cris humains, se relève une pure force de destruction, l’irrésistible aimant des pulsions de mort. 
Pour les Symbolistes et Décadents, la femme fatale possède un autre nom : la Bête. Et l’or est la peau de cette bête, luisante de toute l’attraction des « bas désirs ». Les robes de Mélania sont du même or que celle de Salomé peinte par Gustave Moreau ; non un métal étincelant mais un jaune sombre et sournois, comme si un soleil noir brûlait en son cœur. Mélania se sépare de cette peau ainsi d’une mue, avant d’être livrée à la violence des clients. Pourtant, l’instant d’avant tuméfié, le corps se dresse, blanc et indemne. Son corps en fusion se recompose-t-il en permanence ? Meure-t-elle à chaque client ? Est-elle toujours relevée par un double, une autre Mélania ? Dans la logique de l’économie du crime, le corps prostitué, qui n’existe que dans un usage, se situe en dehors des sphères de l’affection ; son destin est d’être infiniment remplacé. Tantôt volatile, tantôt pétrifiée, Mélania possède une matérialité instable ; quand le Mal dansera son triomphe, elle ne sera plus que cette « combustion » dont parle J.K. Huysmans à propos de la robe de Salomé ; comme une Jeanne qui ne subirait plus le martyre des flammes mais en tirerait une infernale jouissance.

2. Le succube



La force de Mélania, son existence même, résident dans le désir de possession qu’elle révèle. C’est la règle primordiale des vampires qui ne peuvent entrer dans un lieu sans y avoir été préalablement invités. Ce sont toujours les victimes qui écartent les gousses d’ail et ouvrent en grand les fenêtres des chambres ; la gorge déjà tendue dans l’attente de la morsure.
Seymour regarde la danseuse nue sur l’estrade du night-club, ferme les yeux et, lentement, les images s’assourdissent ; nous descendons dans le monde sous-marin des fantasmes. Mélania apparaît, glisse jusqu’au jeune homme, l’enfourche, et pèse sur lui dans un lent mouvement de va-et-vient. L’activité du succube se confond avec une très concrète « figure imposée » des boîtes de strip-tease : le lap dancing, lorsqu’une danseuse « chevauche » un client et le mène à l’orgasme par ses frôlements. Cette pratique n’admet qu’une règle : il est formellement interdit de toucher la danseuse. Le corps féminin, soumis à une loi supérieure, devient l’objet d’une terreur sacrée, d’un tabou. Cette entrave au désir de possession se prolonge sur le territoire de l’homme aux chiens, le lieu des pulsions tenues en cage et muselées. Chez Terence Fisher, dans la veine naturaliste du film fantastique, les pulsions inassouvies font retour sous la forme des créatures du chaos, les vampires, les loups-garous, les cadavres vivants. De la sexualité pleine et offerte de la danseuse, mais inaccessible, Seymour étire une figure du manque, un vampire pâle et lointain. Seymour offre à Mélania une seconde naissance ; il reproduit l’action de Boyan – extraire un corps d’un autre corps – mais confère à Mélania sa plus haute forme de puissance : une figure formée dans la jouissance négative du lap dancing, qui demeurera intrinsèquement intouchable, inaltérable. Seymour peut pénétrer Mélania ou tenter de la racheter, il ne la possèdera jamais. 
Lorsque Seymour revient dans la boîte de nuit et s’évanouit à nouveau devant la danseuse, l’hypothèse d’une structure circulaire s’offre à nous. Tout le film se serait déroulé en un instant pendant la première catalepsie de Seymour (a-t-il pensé, en voyant la fille sur scène : « je donnerai tout pour elle ; oui, je pourrai même trahir mon ami. » ?). Seymour ferait la même expérience que le novice Romuald dans La Morte amoureuse de Théophile Gautier : il suffit d’une minute, d’un seul regard sur une femme, pour perdre l’éternité.

3. Les larves



Mélania est une créature construite tout au long du film ; elle n’en fini pas d’être renouvelée, façonnée, renforcée. Dans les terres primitives de la Bulgarie, un nouveau rituel magique l’attend. Trois éléments le composent : le rasage du sexe de la danseuse, la masturbation de l’homme sauvage et la présence furieuse des chiens. Boyan porte Mélania sur les terres de l’homme aux chiens, mais c’est à la danseuse qu’il rase le sexe. Le corps de la danseuse peut bien se substituer à celui de Mélania : ce qui est visé est le sexe féminin en tant qu’objet partiel, ne renvoyant plus à une figure déterminée. Alors qu’il se masturbe, la bouche de l’homme aux chiens devient une gueule écumante, ses dents des crocs ; figure transitoire entre l’homme et la bête, il rend fertile le circuit faisant passer Mélania dans la meute et la meute dans Mélania. Le sexe appartient désormais au monde des chiens, il n’apporte plus le plaisir mais la dévoration, plus la naissance mais le cannibalisme. Mélania est alors moins une femme, qu’un territoire, cette « latitude zéro » où les pulsions se raccordent et s’actualisent sous leur forme la plus violente, « préalables à toutes différenciation de l’homme et de l’animal *». 
Dans La Vie nouvelle, la « latitude zéro » serait une intériorité propre au film, à la fois sa négation et la réserve de tous ses possibles : la coupe, ce 24e de seconde – zone de néant imperceptible – qui permet la métamorphose des figures. Si Jacques Tourneur l’avait fait remonter dans l’image même (dans ces zones d’ombres où Iréna se transformait en panthère), Philippe Grandrieux nous fait pénétrer à l’intérieur de ce « sommeil subliminal de la raison ». Des choses translucides que nous ne pouvons nommer ni décrire, mais que, confusément, nous reconnaissons, errent dans les ténèbres. Ces larves semblent s’accoupler ou se dévorer au hasard de leurs pulsions en un terrible festin nu, s’arrachant des morceaux de chair palpitant encore d’on ne sait quelle vie. Et Mélania, ayant définitivement perdue toute stature humaine, marche à quatre pattes, dévore une autre créature et, abominablement repue, se couche sur le flanc. En trahissant son ami pour posséder la femme, en le livrant aux chiens, Seymour confond les trois chairs : la chair idéal de la femme aimée, la chair animale, fourmillement de pulsions avides, la chair à vif de l’ami assassiné. Seymour entre dans le monde le plus dégradé qui soit ; il ne pourra plus toucher une femme sans entendre cette atroce chanson, une plainte mi-enfantine, mi-animale. Son enfer est désormais la chair de l’autre. 
Encore une fois, les vampires ont de la chance : la damnation a fait disparaître leur reflet des miroirs.
Stéphane du Mesnildot

* Gilles Deleuze, L’image-mouvement, ed de Minuit, 1981, p. 174
Texte paru dans La Vie nouvelle (Leo Scheer, 2005)

Yasuzô Masumura, un anarchiste des passions


La bête aveugle
                                
Dans l'interview qu'il accorda aux Cahiers du cinéma en 1970 (1), Yasuzô Masumura déclarait n'attacher que peu d'importance à l'image et se défier de l'esthétisme. Si la rigueur des compositions de Irezumi (Tatouage) ou Manji (Passion) semble contredire cette affirmation, il est vrai que souvent chez Masumura l'image se trouve entraînée vers une forme de raréfaction, voire un pur évanouissement. Dans Manji (Passion), l'éblouissement du couple vouant un culte à la déesse Kanon, transforme leur chambre en un monde sans contour ni consistance où vacille leur identité même ; l'héroïne de Seisaku no tsuma (La Femme de Seisaku), aveuglant son mari, parvient à le soustraire à la guerre et à l'oppression du village ; une semblable cécité est partagée par les amants de Môjû (La Bête aveugle) et leur fait rejeter le monde visible pour un univers tactile. Ce dernier film peut d'ailleurs valoir comme le manifeste d'un cinéma davantage sensitif que visuel et soumis à des forces de vitalité, d'intensité et de rythmique. Que ces énergies en viennent à se figer à l'intérieur d'une image, à se conformer à une esthétique, serait déjà en soit un signe d'aliénation. Quel que soit le genre qu'ils abordent (comédie, film noir, érotisme cruel), les films de Masumura sont traversés par un même conflit : l'oppression des forces vitales de l'homme dans une société où "ni l'individu ni la liberté n'existent" (2).


  Passion

                                

Le cinéma de Masumura naît à un tournant de la société et du cinéma japonais : le développement du capitalisme et le crépuscule des grands auteurs : Ozu, Naruse et Mizoguchi. Après avoir d'ailleurs assisté Mizoguchi sur ses dernières --uvres, Masumura passe trois années au Centro Sperimentale Cinematographico de Rome (où il se lie avec Antonioni). Masumura aura donc connu successivement la fin du cinéma classique japonais et la modernité européenne. Son premier film, Kuchizuke [Les Baisers] en 1957, s'inscrit alors presque naturellement dans un genre "moderniste" et d'inspiration occidentale : les films des taïo-zoku ou Saison du soleil, désignant les adolescents hédonistes ayant grandi dans l'après-guerre. Pour Oshima et ses pairs, ce courant, et particulièrement Kuchizuke [Les Baisers], ont représenté l'équivalent de Monika et, dans une moindre mesure, de Et Dieu créa la femme pour la nouvelle vague française (3). Les corps et le désir se dévoilaient avec une franchise inédite ; les courses en moto et les pistes de danses imprimaient des rythmes et des vitesses nouvelles aux personnages. Enfin, les cinéastes sortaient des studios pour plonger dans le chaos de la vie urbaine. Pourtant, cette libération contenait déjà les paradoxes de l'oeuvre à venir de Masumura. Ce tempo inédit et les postures calquées sur celles de James Dean ou Brando étaient naturels à une jeunesse ayant vécu dans le voisinage des bases militaires américaines. Si les adolescents japonais trouvaient dans l'Occident matière à s'extirper du carcan des traditions, cette modernité relevait d'une culture d'occupation. L'année suivante avec Kyojin to gangu [Le Géant et les Jouets], à travers la guerre que se livrent des sociétés de caramels, Masumura attaquera frontalement les nouveaux rythmes de vie imposés par le capitalisme.


  Le gars des vents froids

                               


Kyojin to gangu [Le Géant et les Jouets], reproduit le style euphorique des comédies de Frank Tashlin et Stanley Donen (il s'inspire d'ailleurs en partie de Funny Face). Rapide, saturé de couleurs, avec des personnages en mouvement perpétuel, le film paraît s'abandonner aux formes les plus extatiques du cinéma hollywoodien. Pourtant, les plans de machines d'usines et les presses à journaux révèlent l'inhumanité des forces motrices qui entraînent ce monde. Les personnages tentent de survivre à la folie du consumérisme et à la marche implacable de l'industrie. Kyoko, l'adolescente plébéienne choisie pour représenter la marque de caramels, perd son innocence lorsque le photographe lui demande de jouer la candeur. Désormais, mieux que personne, elle saura manier les codes de ce monde factice. Son parcours est absolument identique à celui de Otsuya dans Irezumi (Tatouage) qui retourne contre ses oppresseurs le monstrueux dessin d'araignée dont ils ont marqué sa peau. A l'inverse, le "créateur" de Kyoko, le chef de publicité Goda, s'éreinte à suivre le rendement de sa compagnie au fur et à mesure qu'elle "dévore" ses concurrents. Alors que Kyoko évolue cyniquement sur la scène scintillante du spectacle capitaliste, Goda se retrouve à l'agonie, crachant du sang dans des bureaux sombres et déserts. Au terme de la relation vampirique qui unie la plupart des couples du cinéaste, les personnages masculins achèvent souvent leur destin dans la répétition hystérique de leur aliénation.


  Vixen (1969)

                                                                                                               
                                            
Le yakuza de Karakkaze yarô [Le Gars des vents froids] interprété par Yukio Mishima (qui détourne d'ailleurs le film par une interprétation très camp) est ironiquement couplé à un petit singe mécanique joueur de cymbale. Dans un final dont s'est peut être souvenu Brian de Palma pour Carlito's Way (L'Impasse), il succombe à la loi du clan : échouant à s'évader avec sa compagne enceinte, il meurt en remontant l'escalier mécanique d'une gare. Le héros de Nise daigakusei [Le Faux étudiant], séquestré par ses camarades activistes, devient lui-aussi un automate détraqué : arpentant un couloir d'asile, il déclame des slogans en un simulacre de manifestation. L'employé de Chijin no ai (La Chatte japonaise, d'après Tanizaki) ne peut échapper à la soumission, même dans ses jeux érotiques : chevauché par son épouse, il en est réduit à faire indéfiniment le tour de la table du salon. Pour Masumura, l'homme se construit avant tout par la négation de son individualité : « répression de soi, harmonie avec le groupe, tristesse, défaite, fuite » (4). Si Masumura aborde le milieu militaire, c'est évidemment pour en faire la matrice de la régulation des corps et de l'écrasement des esprits de la société japonaise. Dans Heitai yakuza [Le Soldat yakuza], le système de grades qui régit les prostituées établit un rapport entre le bordel et la caserne : les militaires sont eux aussi des corps déterminés par un usage, des pantins dociles, remplaçables à l'infini. Dans Akai Tenshi (L'Ange rouge), mutilés, réduits à des fragments de corps indifférenciés, ils perdront toute identité.


    Le soldat yakuza

                                           

Face à ces "ombres" sans corps ni conscience, la femme canalise les énergies vitales : "les actions dynamiques, les oppositions, les joies, les luttes à mort. (5)" Dans les premiers temps, elle est une créature du mouvement et de la vivacité, comme Nozoe Hitomi dans Kuchizuke [Les Baisers] et Kyojin to gangu [Le Géant et les Jouets], qui enchaîne à une vitesse folle les mimiques et les gestes. Elle peut aussi épouser la forme plus chimérique et inquiétante d'Ayako Wakao, la femme de toutes les métamorphoses, déesse autant qu'animal sanguinaire. Au cours des années 60, l'opposition du personnage féminin à tous les types de sociétés humaines va incliner les films de Masumura vers un érotisme archaïque et barbare.
Il adapte les romans de Tanizaki (Passion, Tatouage) et Edogawa Rampo (La Bête aveugle), posant ainsi les premiers jalons cinématographiques de l'ero-guro (érotique grotesque), érotisme sanglant auquel on peut rattacher de nos jours le très masumurien Ôdishon (Audition) de Takashi Miike. Ayako Wakao va incarner des créatures proches de Sacher-Masoch ou Pierre Louÿs ; une statue d'albâtre au contact de laquelle les hommes se disloquent. L'introduction de Irezumi (Tatouage) pourrait définir les personnages d'Ayako Wakao : « une superbe femme piétine des corps d'hommes exsangues. Elle se repaît de leur chair et de leur sang pour prospérer. » Comme chez Tod Browning (cinéaste ero-guro qui s'ignorait), les pulsions font dégringoler l'homme de sa stature et le condamnent à la reptation.


                                                            The Hot Little Girl (1970)


Les attractions irrépressibles, l'animalité primordiale ou encore le déterminisme des caractères féminins et masculins, inclinerait le monde de Masumura vers le Naturalisme. Cependant, bien que son action soit davantage nihiliste qu'émancipatrice, la violence de la femme relève également du choix. Dans Tsuma wa kokuhaku suru [Confession d'une épouse], au cours d'une escalade, la femme doit décider entre couper la corde qui la relie à son mari ou tomber dans le vide avec lui. Elle sera moins accusée du meurtre de son conjoint que d'avoir refusé le sacrifice. En crevant les yeux de son mari pour l'empêcher de retourner à la guerre, la femme de Seisaku choisit de s'opposer au village se cherchant un héros militaire. L'infirmière de Akai Tenshi (L'Ange rouge) pourrait n'être qu'une figure maudite, entraînant malgré elle les hommes vers la mort, pourtant c'est sa volonté qui délivre le médecin de l'impuissance et de la drogue. Même si Nagisa Oshima rejeta violemment Masumura à partir de Karakkaze yarô [Le Gars des vents froids], Abe Sada dans Ai no corrida (L'Empire des sens), vivant sa passion en marge du Japon militariste, est un personnage strictement masumurien.


     Le faux étudiant

                             


Malgré ses affirmations péremptoires, Masumura aura su doter certains personnages masculins d'une individualité forte. Ainsi Omiya dans Heitai yakuza [Le Soldat yakuza], ou encore Hanzo dans Goyôkiba: kamisori hanzô jigoku zeme (L'Enfer des supplices), tous deux personnifiés par Shintaro Katsu. De fait, l'interprète de la série des Zatoïchi, représentant d'un anarchisme populaire typiquement japonais, ne pouvait entrer dans la lignée des hommes atrophiés de Masumura. Face aux soldats, tous taillés sur le modèle de la virilité japonaise (cheveux ras, corps sec), la rondeur burlesque de Katsu le désigne comme un corps absolument hors norme. Forgé au code d'honneur des yakuzas, son mépris absolu de la hiérarchie militaire lui permet de rester insensible aux pires châtiments corporels. Dans Goyôkiba: kamisori hanzô jigoku zeme (L'Enfer des supplices), Katsu interprète un inspecteur "tantrique" qui soutire des aveux aux femmes grâce à son pénis, fortifié par d'effarants exercices. Le personnage retient toute jouissance, émotions et pulsions et devient une force abstraite, presque immatérielle, circulant entre les corps féminins.


Un amour insensé
                                            



C'est logiquement par l'évanouissement dans le féminin que l'homme peut se soustraire à l'aliénation. Yonosuke, le libertin de Koshoku ichidai otoko [L'homme qui ne vécut que pour aimer], interprété par le génial Raizo Ichikawa, fait passer son amour des femmes avant toutes les conventions sociales. Bravant le pouvoir du Shogun, Yonosuke dilapide en orgies la fortune familiale. Proche du Casanova de Fellini, il traverse des mondes dégradés ou parodiques : un bordel pour travestis, une forêt de vieilles prostituées, un cimetière où l'attend une fiancée morte. Mais à la différence de Casanova, jamais le personnage, sans doute le plus optimiste créé par Masumura, n'atteint le territoire des passions glacées et mécaniques. A bord d'un navire dont les cordages sont tissés de cheveux de femmes, il s'embarque pour une île merveilleuse bordée de sirènes. Dans Môjû (La Bête aveugle), l'--uvre la plus transgressive du cinéaste, l'atelier du sculpteur sert également à une mythification du corps féminin. Rampant sur le corps d'une géante de pierre, les amants aveugles explorent l'« art tactile ». De mutilations en mutilations, ils s'éloignent du monde des hommes pour atteindre un autre territoire, n'ayant pour règle et superficie que l'intensité des sensations. Même si leur destination se révèle les ténèbres et la mort, par la seule force de leur désir, ils incarnent le nihilisme forcené de Masumura, dirigé vers l'abolition de toutes les formes de sociétés.
Stéphane du Mesnildot
(1) Les Cahiers du Cinéma n° 224, octobre 1970
(2) ibid
(3) Nagisa Oshima, « Cela constitue-t-il une brèche » (1958) in Ecrits 1967-1978 (Cahiers du Cinéma/Gallimard, 1980)
(4) Yasuzô Masumura, texte paru dans Eiga Hyoron, février 1958, cité par Max Tessier in « Yasuro Masumura et les modernistes du Taiyozoku » (« Le Cinéma japonais au présent », Cinéma d'Aujourd'hui, 1980)
(5) ibid
Remerciements à Tomoko Hashimoto et Dimitri Ianni

Texte paru dans le programme de la Cinémathèque française à l'occasion de la Rétrospective Yasuzô Masumura à la Cinémathèque française du 22/08/2007 au 14/10/2007

Le cinéma révolté de Koji Wakamatsu


Le sang est plus rouge que le soleil

Va, va deux fois vierge (1969)



« Je peux voir le feu ! Je peux voir s’élever les flammes ! C’est notre feu, le feu d’Automne, le feu d’Octobre ! Fleurs, amour, notre histoire », murmurent les amants révolutionnaires de l’Extase des anges (1) (Tenshi no kokotsu, 1972) de Koji Wakamatsu ; et le brasier qui naît dans leur chair grandira, jusqu’à ravager Tokyo. L’Extase des anges témoigne d’un moment privilégié de l’histoire du cinéma, celui où un genre populaire, le film érotique (ou pinku eiga), devint une cellule de création politique et cinématographique.


United Pink Army



Masao Adachi : La guerilla des écolières (1969)






Le cinéma érotique fait suite au mouvement de la « génération du soleil » des années 1950 qui, adaptant les livres à succès de Shintaro Ishihara, mettait en scène le style de vie des taïo-zoku, ces tricheurs japonais, adolescents désinvoltes, motivés par l’argent facile et le plaisir immédiat. Les courses en moto et les pistes de danse impriment à la jeunesse de nouveaux rythmes et une nouvelle vitesse, la peau se dévoile, les corps s’étreignent. Malgré leurs clichés moralisateurs, ces films contiennent les germes de la nouvelle vague japonaise (les Baisers, 1957, de Masumura était admiré par Oshima) et du cinéma érotique. Très vite, le pinku eiga s’affirma comme espace de liberté où, à la condition de respecter un quota de scènes érotiques, toutes les expérimentations visuelles ou narratives étaient possibles. Dans ces œuvres cruelles et flamboyantes, les corps sont contraints dans les postures les plus baroques et la caméra n’en finit pas de scruter les frémissements de la chair. Le pinku eiga est un jardin des tortures (et des délices) où ont été réalisées les meilleures adaptations pirates de Bataille ou Masoch. Pour Koji Wakamatsu, la visée du genre était d’abord politique : « Un jour j’ai été arrêté et jeté en prison. J’ai alors découvert combien l’autorité du pouvoir s’exerçait de façon répressive et brutale, et j’ai décidé de dénoncer ces abus, en les montrant dans des livres ou des films. J’ai choisi le cinéma (2) » La violence inédite avec laquelle les cinéastes attaquaient la société japonaise déclencha de multiples scandales et procès. Daydream (Hakujitsumu) de Tetsuji Takechi, sorti pendant les olympiades de1964, montrait fugitivement un pubis féminin et fut accusé de salir l’image du pays. Quant à Neige noire (Kuroi yuki, 1965) du même auteur, ce fut moins la représentation de la sexualité qui l’amena devant les tribunaux qu’une scène où un jeune homme, fils de prostituée, tire dans la tête d’un soldat américain.
Pour cette génération, dont le grand engagement et la défaite politique furent la reconduction de l’ANPO (le pacte de sécurité américano-japonais) en 1959, Nagisa Oshima était la figure tutélaire et Godard, bien entendu, le modèle absolu. Au Japon, la rupture s’exerçait également envers le système féodal des studios (ce qui mènera à la création de l’Art Theatre Guild – qui distribua Yukoku (Rites d’amour et de mort) de Mishima –, de la Sozosha d’Oshima et de la Wakamatsu prod.). Cependant, à l’intérieur même des grandes compagnies, des cinéastes comme Nobuo Nakagawa, Yasuzo Masumura et bien sûr le génial Seijun Suzuki subissaient l’influence de Godard ou Resnais (et sûrement Hiroshima mon amour fit-il office, au Japon, de « passeur » de la modernité) et réalisaient des films d’un formalisme parfois plus radical que ceux des jeunes indépendants. Jusqu’à une certaine limite (après la Marque du tueur, jugé incompréhensible, Suzuki fut banni des studios), adopter les formes de la modernité européenne était aussi naturel que l’usage systématique de l’écran large.
Les indépendants, Yoshida (Éros + Massacre), Hani Premier amour version infernale) ou Matsumoto (Parade funèbre des roses), se reconnaissaient dans la Nouvelle Vague française autant par le système de production que dans l’esthétique, tournant dans un noir et blanc jumeau de celui de Raoul Coutard.


Violence sans cause




Dans Curriculum vitae des liaisons sexuelles (Joji no rireki- sho, 1964) de Koji Wakamatsu, on voit une jeune campagnarde monter à Tokyo et devenir prostituée, sujet mélodramatique s’il en est, au Japon comme ailleurs. Mais, ici, la jeune fille passe de la prostitution au travail à l’usine. Elle devient la maîtresse du patron qui s’en sert comme monnaie d’échange avec un client. Dans l’épilogue réside la vraie subversion du film : refusant de revenir à une vie normale, elle rejette la victimisation et s’affirme comme une survivante au sein du monde capitaliste. En superposant les mondes de la prostitution (la mama-san et ses filles) et de l’usine (le patron et ses ouvrières), Wakamatsu s’inscrit dans une problématique qui occupera le Godard de Sauve qui peut (la vie) et le Fassbinder de l’Année des treize lunes. Le générique du film en images fixes de corps fragmentés (ici un cadavre) est typique de Wakamatsu, qui en fera également usage dans l’ouverture des Anges violés (Okasareta byakui, 1967), montage de photos érotiques. Le symbolisme du cinéma de Wakamatsu tient dans sa capacité à agencer des motifs politiques, religieux ou sexuels, souvent sur le mode de la « rencontre » surréaliste ou du cut-up : dans l’Amour derrière les murs (Kabe no naka no himegoto, 1965), sous un immense portrait de Staline, un homme couche avec une femme au visage brûlé ; dans la Vierge violente (Shojo geba geba, 1969) un garçon, vêtu d’une robe, se tient face à sa maîtresse crucifiée dans une campagne désolée.

Refoulement sexuel et répression politique


Le cinéma de Wakamatsu suivra une radicalisation esthétique coïncidant avec l’émergence de la gauche armée : le fameux Nihon sekigun ou Armée rouge japonaise. L’apogée en est en 1972 l’Extase des anges dont les audaces formelles servent aussi une évocation des attentats-suicides prônés par l’ARJ. Wakamatsu met en scène un cinéma de guérilla, tourné rapidement, sans argent, avec une troupe de fidèles : le scénariste et cinéaste Masao Adachi, le directeur de la photographie Hideo Ito, ou encore l’acteur Ken Yoshizawa. En 1967, les Anges violés ouvre la voie à la série onirique Va, va deux fois vierge (Yuke yuke nidomeno shojo, 1969), la Vierge violente et l’Extase des anges. Tourné en trois jours, d’une durée de 50 minutes, les Anges violés n’était au départ destiné qu’aux salles de cinéma underground ; ce fut pourtant sa sélection à Cannes qui fit connaître Wakamatsu en Occident. Du fait divers original (le massacre d’infirmières à Chicago par un déséquilibré), Wakamatsu ne conserve que la trame, transformant le foyer d’infirmières en espace mental où le meurtre tient lieu d’unique communication. En achevant le film sur des images de la guerre du Vietnam et d’émeutes, Wakamatsu articule les deux fronts essentiels de son cinéma : le refoulement sexuel et la répression politique.


Les anges violés (1967)


Le jeune homme, inhibé, échouant à passer à l’acte, est une des figures favorites du cinéaste. Dans Curriculum vitae des liaisons sexuelles l’étudiant insulte l’héroïne en lui reprochant d’être une prostituée du capitalisme, mais finit par se jeter sur elle ; l’adolescent de Va, va deux fois vierge observe passivement le viol de la « vierge » et, plus tard, refuse de lui faire l’amour ; Samedi, dans l’Extase des anges, est tiraillé entre les faveurs que lui accorde son chef, Automne (qui par là l’infantilise), et sa volonté de rejoindre le groupe autonome d’Octobre (passer à l’âge adulte). Même dans le cadre du cinéma érotique, la liberté sexuelle pour Wakamatsu est illusoire et n’a de valeur qu’unie à l’action politique. Dans le texte « L’indigence sexuelle » Oshima s’interrogeait sur l’éventualité de partouzes d’étudiants sur les barricades, terminant par l’impossibilité de fonder une république du sexe dans un pays qui n’est même pas une république (3)

.
Running in Madness, Dying in Love (1969)





Comme des newsreels japonais, la plupart des films de Koji Wakamatsu s’ouvrent sur les affrontements violents entre la garde mobile et les zenkyoto (les syndicats de la gauche étudiante) et s’achèvent par une incitation sans fard à la lutte armée. Wakamatsu est parvenu à créer, au coeur du « miracle économique » japonais, un cinéma du tiers-monde révolutionnaire comparable à ceux de Santiago Alvarez ou Glauber Rocha. Comme ses contemporains Melvin van Peebles (Sweet Sweetback’s Baadasssss Song, 1971) et Robert Kramer (Ice, 1970), Koji Wakamatsu capte l’énergie particulière qui électrise le Japon de la fin des années 1960. Dans la Femme qui prête son ventre (Haragashi onna, 1968), des jeunes punks, sur fond de garage-rock, traversent la ville comme une secousse sismique. Tokyo, la ruche de béton, semble tout incliner vers une répétition vide de sens. La multiplication oppressante du corps des infirmières transforme en labyrinthe le minuscule décor des Anges violés. Dans la Saison du terrorisme (Teroru no kisetsu, 1969), la communauté sexuelle que le jeune homme partage avec deux femmes reflète surtout la réitération aliénante, sans joie, d’actions quotidiennes. Quant aux personnages de l’Extase des anges s’ils font exploser leur appartement c’est pour en rejoindre un autre, absolument identique. Chaque lieu, même le plus vaste ou à ciel ouvert, demeure fondamentalement clos. Les adolescents de Va, va deux fois vierge ne peuvent s’évader du toit de l’immeuble que dans la mort. La campagne désertique de la Vierge violente est dominée par un chef yakuza qui regarde à la longue-vue ses hommes crucifier sa femme et en torturer l’amant. Ces espaces mortifères représentent métaphoriquement le Japon et donnent une dimension politique au classique scénario sadomasochiste du pinku eiga. La présence des bases américaines, considérée comme une véritable occupation, la reconduction perpétuelle de l’ANPO et la fallacieuse propagande du « miracle économique » étaient pour les Japonais les plus pauvres, et particulièrement les étudiants, l’expression d’une humiliation répétée. La jeunesse s’est reconnue dans Cendres et Diamant de Wajda (les personnages interprétés par Ken Yoshizawa récupèrent le romantisme désabusé de Zbigniew Cybulski), la Bataille d’Alger de Pontecorvo (4) ou encore dans l’ouvrage anticolonialiste de Frantz Fanon, les Damnés de la terre. Une exaspération qui culmina dans l’émergence de la lutte armée et l’exil, au fond très logique, de l’ARJ au Liban dans les troupes du Front populaire de libération palestinien. Rien de paradoxal alors à ce qu’en 1971, entre la Famille du sexe (Seikazoku) et Je suis mouillée (Watashi wa nureteiru), Wakamatsu réalise avec Adachi le documentaire Déclaration de guerre mondiale : Armée rouge, Front populaire de libération palestinien (Sekigun – PFLP sekai senso engen).

Tout est rouge !

Sex Jack (1970)

Apparaît également dans les films de Wakamatsu un autre espace onirique, une plage plongée dans un obsédant monochrome bleu. Noël Burch note que « le caractère chinois utilisé en japonais pour signifier mer contient en lui une variante reconnaissable du caractère signifiant mère5. » Cependant, ce retour au bleu des origines n’évoque pas tant un paradis perdu qu’une remontée aux sources de la violence. Dans les Anges violés, en un geste autant incestueux que matricide, l’assassin tire des coups de feu dans la mer. Dans Va, va deux fois vierge, un flash-back montre la « vierge » se faire violer par deux garçons sur une plage. La scène renvoie à la blessure originelle de la jeune fille née d’un viol. C’est encore le rapport à la mère qui sous-tend l’Extase des anges et l’affranchissement du héros, Octobre, de l’Année, organisation omnisciente et infanticide. Ces espaces vides, minimaux, comme la campagne de la Vierge violente, le toit d’immeuble de Va, va deux fois vierge, la plaine enneigée de Curriculum vitae des liaisons sexuelles et de Réflexions sur la mort passionnelle d’un fou (Kyoso joshi-ko, 1969), que l’on associerait volontiers à une forme de sérénité asiatique, enfantent au contraire la violence. Dans leur lutte contre les structures psychiques et politiques, les personnages de Wakamatsu épousent un parcours souvent nihiliste. En 1969 comme en 1977, le cri final est « No future! » (« Je détruirai ce futur mensonger » déclare Octobre dans l’Extase des anges). Ce romantisme exalté est particulièrement à l’oeuvre dans Va, va deux fois vierge, où la jeune fille ne retrouve sa virginité que dans la destruction des oppresseurs et le suicide. Deux fois vierge, vierge violente ou sainte putain, les personnages de Wakamatsu et ceux de Fassbinder connaissent la même fureur devant la brutalité du pouvoir : « Je ne retrouverai mon calme que lorsqu’il sera anéanti. »
Shinjuku Mad (1970)


Le surgissement de la couleur, un des traits les plus spectaculaires du cinéma de Wakamatsu, trouve son origine dans un procédé courant du cinéma érotique japonais. Jusqu’aux années 1970, il était usuel de réserver quelques mètres de pellicules couleur dans un film en noir et blanc. Tout d’abord pour annoncer sur l’affiche « un film en couleur », mais surtout pour dévoiler la chair « rose » des actrices. Si Wakamatsu conserve cette notion d’excitation, il ne la fait pas porter exclusivement sur les scènes érotiques. Il poursuit les expérimentations de Tetsuji Takechi qui dans Daydream avait filmé en couleur le sang éclaboussant le visage d’une jeune fille. Dans les Anges violés et Va, va deux fois vierge, la couleur révèle soudain le sang maculant des cadavres dénudés. Mais, comme le note Burch, le choc s’accompagne d’une distanciation et d’un renforcement de l’effet de théâtralité. D’un rouge saturé, antiréaliste, le sang affirme sa véritable nature : de la peinture.

La Vierge violente (1969)



Le passage à la couleur est le plus souvent un « passage au rouge » au symbolisme politique évident. « La dernière chose que j’ai vue est un éclair de feu. Je le vois encore brûler. Tout est rouge ! » déclare Octobre après l’explosion qui l’a rendu aveugle. À la fin de Sex Jack, le sang, la veste et les voitures rouges sont autant de signaux de la violence à venir. Dans la Saison du terrorisme, le rouge provient des drapeaux américains et japonais (symboles du pacte de sécurité) en surimpression sur un couple faisant l’amour. Dans la Femme qui prête son ventre, une orgie se superpose à des lèvres écarlates emplissant tout l’écran. La levée du rouge dans l’image serait comme le drapeau peint du Potemkine enfin renduvisible. Le plus beau plan de drapeau se trouve cependant dans un film de Masao Adachi, le génial Écolières en guérilla (Jogakusei gerira, 1969), robinsonnade burlesque évoluant entre les Carabiniers de Godard et les Contrebandières de Moullet. Au-dessus du campement des guérilleros flotte une version négative du drapeau japonais : entièrement rouge et troué en son milieu. Les cinéastes pop, même les plus commerciaux, ne se privèrent pas de soumettre le graphisme extrêmement fort du hinomaru à des variations spectaculaires. Ainsi, dans la Femme scorpion (Joshuu 701-go: Sasori, 1972) de Shunya Ito, en un plan que ne désavouerait pas l’auteur des Anges violés, la défloraison de l’héroïne se traduit par une tache rouge sur un drap blanc. Le rouge est la plus violente des couleurs, la plus éclatante, celle dont le destin semble toujours résider dans le surgissement, l’éclaboussure. Le rouge apparaît comme l’orgasme de la couleur elle-même au point que, comme Dario Argento, on peut passer une oeuvre entière à en explorer les puissances. Pour Wakamatsu la jouissance – et au fond l’érotisme le plus intense – est de reproduire dans chaque film, et si possible plusieurs fois par films, le saut dans la couleur d’Ivan le terrible.
Le « primitivisme » que note Burch chez Wakamatsu pourrait définir les liens de son cinéma avec celui d’Eisenstein. Spontané, autodidacte, Wakamatsu s’empare des outils eisensteiniens pour les appliquer avec la plus grande générosité. C’est sans doute du jeune cinéaste de la Grève que Wakamatsu s’avère le plus proche, mais revu par la violence délirante des mangas, les éclaboussures sanglantes du chambara, la fulgurance du free jazz. Un film ne doit jamais être laissé en paix et Wakamatsu trouve chez Eisenstein, plus qu’une grammaire, une impulsion, pour perpétuellement le projeter hors de lui. « Celui qui était assis – s’est levé. Qui était debout – a bondi. L’immobile – s’est mis en mouvement. Le silencieux – a crié (5). » L’Extase des anges, chef-d’oeuvre d’insurrection lyrique, pourrait n’avoir comme scénario que la mise en pratique du « bond hors de soi ».


Les anges de la révolution



L'extase des anges (1972)




Que la poésie des titres de Koji Wakamatsu recouvre une apologie de la lutte armée n’étonnera pas si l’on sait qu’à la même époque un manuel de terrorisme portait la délicate appellation de Poèmes sur les roses. Dans l’Extase des anges, les activistes se désignent par des noms de jours de la semaine, de mois et de saisons. Octobre, le chef d’un commando, reçoit ses ordres d’une jeune femme, Automne, qui elle-même obéit à l’organisation Année. Au cours d’une opération visant à voler des explosifs dans une base américaine plusieurs membres sont abattus et Octobre lui-même perd la vue. Comprenant que l’Année cherche à éliminer les survivants, Octobre déclare l’autonomie de son groupe et lance une série d’attentats-suicides dans Tokyo. L’Extase des anges est le dernier film auquel participa Masao Adachi (interprétant un des membres de l’Année) avant de rejoindre les troupes de l’ARJ au Liban. Pourtant, la critique de Wakamatsu ne porte pas tant sur le pouvoir japonais (une cause qu’il n’a plus à justifier) que, une nouvelle fois, sur les tensions idéologiques à l’intérieur des factions. Wakamatsu anticipe la Troisième Génération de Fassbinder, en décrivant comment les rapports de classes s’exercent au sein même des mouvements gauchistes. Désignée comme bourgeoise, Automne, la vamp à la fourrure qui roule en limousine, s’oppose aux terroristes prolétariens d’Octobre. Parmi eux, Lundi finance le groupe en réalisant des photos érotiques, symbole à peine voilé de l’activité des cinéastes « pink » au sein de l’extrême-gauche. Lorsque les deux lycéennes qu’il a débauchées demandent à Lundi comment il compte faire l’amour et prendre des photos en même temps, il leur répond : « Ce sera de l’avant-garde ! »
L’Extase des anges débute dans un cabaret désert où Vendredi chante la ballade mélancolique le Champ de bataille silencieux. De cette naissance, le film conserve la possibilité de déplacer les acteurs sur une scène symbolique où, face à la caméra, ils déclament leurs textes. Plus que de dialogues, il faudrait alors parler d’un texte unique, circulant entre les personnages, qui commencerait par les paroles de la chanson « C’est un brasier, notre champ de bataille » et s’achèverait par Octobre hurlant « Ouvrez le feu ! » Car les anges de la révolution ne parlent qu’une langue, celle du feu. « Brûle, brûle, brûle ! Jusqu’à ce que tout soit consumé ! » crie Vendredi en faisant l’amour. La couleur est ici réservée à la jouissance et aux explosions. Elle devient une montée de fièvre dans l’image, enflammant les chairs, portant le monde à incandescence. Wakamatsu commence souvent les scènes érotiques par une lente mise au point, tirant les corps d’une image en fusion. Ainsi la très belle scène, en plongée totale, où Octobre et Vendredi se masturbent dos à dos. Si la narration de l’Extase des anges est parfois tortueuse avec ces luttes entre factions, ces trahisons souterraines, la couleur dégage un autre film, violent, saturé, où les orgasmes ont le pouvoir immédiat de détruire les immeubles. Wakamatsu invente une articulation « orgasme explosion» qui motive le film dans son ensemble. Car, autant que les attentats, c’est bien l’intense activité sexuelle du groupe Octobre qui ravage Tokyo.
La réunion entre les membres de l’Année dans le cabaret précède le premier passage à la couleur : Automne et Octobre faisant l’amour. Wakamatsu reprend cette même scène à la fin, dans un découpage identique, mais à la jouissance d’Automne il substitue sa mort qui entraîne la grande scène des explosions. Fondamentalement, Wakamatsu est un nihiliste qui lutte contre l’immobilité des structures, qu’elles soient politiques ou cinématographiques, n’épargnant pas ses propres images. Le film revient à son origine, en une convulsion violente, pour convertir la jouissance en destruction. Un free jazz frénétique remplace la ballade de Vendredi, lorsqu’Automne, exaltée, annonce son ralliement au combat anarchiste d’Octobre. Comme une montée en puissance du chaos, le jazz contient toutes les ruptures et explosions des scènes à venir. Automne est alors propulsée dans l’image couleur où les hommes de l’Année la poignardent. Wakamatsu signe le plus beau plan du film, alliance fulgurante du free jazz et de l’abstraction lyrique : un aplat bleu traversé d’éclaboussures rouges. Il ne s’agit plus pour la couleur de signifier une hausse d’intensité mais de valoir pour elle-même, comme événement, de projeter le film dans le déchaînement abstrait et faire atteindre aux anges l’ex-stasis, l’amour suprême.
Wakamatsu, dans la lignée du « saut dans la couleur » d’Ivan le terrible, répète deux fois le mouvement d’un corps qui bondit en jetant une bombe. Le plan signe l’entrée dans une image ivre, refusant le cadrage, devenant fragments éparpillés, filés de vitesse, déflagrations, où le solide n’est permis que dans l’instant de son explosion. Que Koji Wakamatsu reste encore aujourd’hui un semeur de trouble, le prototype du cinéaste « ennemi public », résulte de cette joie pure, démentielle, de la destruction. Nous ne verrons pas mourir les soldats d’Octobre : l’explosion est leur extase, leur élévation.

Dans cette déclaration de guerre, Wakamatsu va jusqu’à propulser la voiture de Vendredi, chargée d’explosifs, devant le Parlement de Tokyo. Lorsqu’elle atteint le bâtiment, l’espace se dédouble et c’est devant le mont Fuji, sur une route déserte, que la voiture s’embrase. Deux symboles du Japon sont alors symétriquement raccordés par une même explosion. Le passage par l’abstraction permet d’accéder à une nouvelle variété d’image : l’allégorie. Wakamatsu ne filme pas une fiction dans laquelle l’insurrection ferait office de catharsis ; il en émet l’hypothèse et laisse ouvert le champ d’un soulèvement qui reste, évidemment, toujours à réaliser. Dans un même ordre d’idée, nous ne verrons ni l’explosion de l’aéroport de Haneda (la Saison du terrorisme) ni l’assassinat du premier ministre (Sex Jack). C’est dans cette image symbolique que se relève Octobre. Il quitte sa position de gisant et épouse son nom, sans doute le plus beau dont puisse rêver un héros révolutionnaire. Le dernier événement coloré du film, une lumière rouge qui enflamme son regard, le fonde en tant qu’icône, comme un Che Guevara japonais. La cécité rejoint classiquement la voyance, et Octobre n’a plus comme horizon que celui, embrasé, de la révolution.
Ken Yoshizawa va effectuer un chemin inverse à celui du jeune homme de Réflexions sur la mort passionnelle d’un fou où son visage se surimpressionnait aux émeutes en noir et blanc, et où sa course entraînait avec lui la couleur et la fiction. Octobre, enfin, sort de l’appartement où les complots s’étaient tissés pour rejoindre la foule, se fondre dans le réel. Les vraies charges explosives qu’il emporte avec lui ne sont pas les petites bombes dérobées dans la base américaine, mais la caméra de Wakamatsu qui l’accompagne en un long travelling à travers les rues. En face de lui, probable destination, se dresse le grand immeuble Minolta de Shinjuku, idole monstrueuse de l’impérialisme. Octobre entre dans le champ de bataille silencieux, celui, feutré, aux morts invisibles, des échanges économiques ; ce monde que, plus tard, Abel Ferrara décrira dans New Rose Hotel et dont Tokyo sera aussi la plaque tournante. Tokyo n’a peut-être jamais explosé ailleurs que dans les yeux éblouis d’Octobre, mais le cinéma insoumis, toujours brûlant de Koji Wakamatsu est la preuve qu’une révolution a bien eu lieu au Japon.


Stéphane du Mesnildot


Remerciements à Olivier Pierre, Shoko Takahashi, Jean-Pierre Bouyxou, Stéfani de Loppinot et Bernard Eisenschitz
Ce texte est paru dans « Cinéma 011 » (éditions Léo Scheer) en avril 2006



1 Je me suis basé sur les titres traduits en français de la filmographie établie par l’Étrange Festival en 1997. Pour
la Vierge violente, je me suis référé au titre anglais, Violent Virgin, Shojo geba geba étant intraduisible. Selon Jack
Hunter (Eros in Hell: Sex, Blood and Madness in Japanese Cinema, Creation Book, 1998), geba-bo serait le terme
dont les gauchistes désignaient les longues matraques de la garde mobile.
2 Jean-Pierre Bouyxou, entretien avec
Koji Wakamatsu, Sex Star System n° 14, juin 1977, p. 3.
3 Nagisa Oshima, « L’Indigence sexuelle », 1971, in Écrits (1956-1978) Dissolution et jaillissement, Cahiers du
cinéma, Gallimard, 1980, p. 301.
4 Ryu Murakami évoque la Bataille d’Alger dans 1969, ses souvenirs de la période contestataire. Dans ses écrits
Oshima juge assez sévèrement le film, mais rapporte les propos d’un de ses défenseurs, Masao Matsuda, cinéaste et
futur idéologue de l’ARJ.
5 S.M. Eisenstein, la Non-indifférente Nature, T. 1, 10/18, 1976, p. 79.